Suite à la brève « La Loi »[1] écrite par le docteur Fernando de Amorim, Sabrina Berdedouch et moi-même entamons une discussion studieuse sur la loi psychanalytique, celle de la castration symbolique. Ce qui me paraît alors un immense océan de travail vient plus justement se signaler en tant que fondement à partir duquel prennent naissance la technique psychanalytique et ses effets, desquels, à leur tour, naît le style propre à chaque clinicien grâce à l’enseignement transmis au sein du RPH-École de psychanalyse. « La loi du plaisir d’être en vie »[2] écrit madame Berdedouch, celle de l’amour, fait naître la joie de la loi, car un Moi dégonflé puis castré, ne se vit plus privé mais libéré du joug de son aliénation : « Tous les problèmes ne peuvent pas se régler de manière chirurgicale. » affirme avec vigueur un psychanalysant. L’engagement de l’être avec la Loi n’en passe pas par l’ablation de l’« appendice phallique »[3] mais par la voie de la loi symbolique sur le divan pour construire son « plaisir d’être en vie »[4].
Un Moi complexé par sa petitesse affirme avec une avidité oculaire qu’il va payer « CHER » sa séance. Quelques heures plus tard, il orchestre la demande d’être remboursé de sa séance et exige une reconnaissance écrite de sa lâcheté sur un bout de papier, prenant à témoin ses objets œdipiens afin qu’ils se rendent complices de son apitoiement. Les menaces pleuvent au téléphone, la détresse est fausse, le Moi est mesquin, trop petit pour céder de ce qu’il croit posséder, trop petit pour s’aider. Les ondes du murmure de la loi continuent de se propager tant que le clinicien ne répondra pas à la demande de ne pas manquer. « C’est notre position éthique et clinique, on ne donne rien. », m’enseigne le docteur Ouarda Ferlicot.
Pour naviguer sur cette voie, le clinicien ne compte pas avec le Moi mais avec l’être. Le Moi par trop aliéné se mue en un semblant de roquet craintif, menaçant, devient bruyant, tapageur, par son silence autant que par son omniprésence, revendique ses droits et sa liberté « ni Dieu ni maître ! »[5], il vit la loi de la castration symbolique comme un asservissement, une dépossession de son dû. La loi psychanalytique s’adresse à l’être pour le réanimer, comme le sel qui attire les couteaux à la surface de l’eau. C’est une invitation dont le psychanalysant est responsable de se saisir ou non.
« C’est une discussion marchande ! » interjette un psychanalysant au sujet du règlement de ses rendez-vous manqués avec lui-même. Entrer en psychanalyse est une voie autre pour l’être qui souffre d’entrer dans la vie et de l’assumer réellement. Ni parade ni arrangement, tels sont les bardas dont le Moi a à se délester pour ne plus souffrir et pour que l’être puisse sincèrement s’engager avec lui-même. Le paiement de l’absence est une invitation faite à l’être, une voie autre laissant au Moi et à ses organisations intramoïques que peu à se mettre sous la dent pour précipiter les mises en danger en tout genre, empruntées pour obtenir reconnaissance de l’injustice, reconnaissance qui matérialise et authentifie le fantasme de castration. Quand le Moi se plaint de souffrir d’une « absence d’intention », la loi psychanalytique offre à l’être de régler son absence autrement que par les griefs et en gageant son corps et son organisme, soit comme l’écrit Amorim « avec du papier nommé euro et non avec sa livre de chair »[6]. Le résultat de cette opération clinique a pour effet « moins de crises de colère », « une tranquillité depuis le début de ma psychanalyse ».
À partir de quels arguments la psychanalyse est-elle une science ? De la clinique à la théorisation, de nouveau appuyée par la clinique : les discours des psychanalysants, sans le savoir, appuient cette nature scientifique. L’avancée « par à-coups » relative à la cure du Moi psychotique comme l’enseigne Amorim à partir de sa clinique, est littéralement énoncée en ces termes et agie ainsi par un Moi psychotique en psychanalyse et en psychothérapie. La technique du 180 degrés permet au patient de témoigner du retournement de la haine contre lui-même, avant de se laisser dire qu’il a « absorbé la haine de sa mère » et que désormais, il se l’« inflige seul ». Un psychanalysant qualifie le contenu de ses séances de texte libre auquel il apporte séance après séance, ponctuation et voyelles, sons qui résultent d’un « libre écoulement du flux d'air »[7], sans obstacle. La psychanalyse naît de la clinique, celle-ci donne naissance à la technique et à sa transmission. Les effets de la technique appuient la justesse scientifique de la théorisation, née de la clinique.
L’absence d’intention de l’être envers lui-même, qui s’est abandonné à la dérive aliénante de son Moi, Lilian en dresse un funeste constat : toute sa vie, il n’a fait que répondre au désir de l’Autre, sans jamais que ce dernier ne lui apporte ni satisfaction ni fierté. À qui cette réponse à la demande apportait-elle donc « satisfaction » et « fierté » ? « À moi, à moi, à moi » répondent en chœur le Moi et ses organisations intramoïques. L’illusion de satisfaire la pulsion en répondant au désir de l’Autre conduit Lilian à dire que ses « fondations ne sont pas solides ».
Les décisions opérées à partir de la volonté du Moi répondent au désir de l’Autre, cette réponse ne construit ni la présence véritable de l’être, ni la position de sujet, mais nourrissent l’aliénation dans une vaine tentative « de remplir un trou qui ne pouvait pas être comblé ». Une soif sans fin, une quête de l’objet perdu, une urgence impérieuse de certitude absolue. Le clinicien, en première ligne, doit répondre de la loi psychanalytique en s’astreignant à occuper la position de psychanalysant afin d’être en mesure d’occuper celle de psychanalyste. Pour occuper la position de sujet, le Moi et l’être n’ont pas seulement à opérer « le renoncement à la jouissance d’être objet de l’Autre (A) »[8] mais l’être doit également « commencer à construire son désir à partir de l’Autre (Ⱥ) »[9].
C’est dans cette perspective que le clinicien s’engage à l’éthique de ne pas répondre à la demande, laissant fécond un espace duquel pourra éclore la perte, puis le manque pour laisser advenir la naissance du sujet. Le paiement des séances manquées et le refus de donner un document écrit pour attester la pleinitude[10] du Moi, s’appuient sur cette invitation à la perte pour créer un rapport apaisé au manque et la construction de son désir. Fernando de Amorim indique qu’au cours de la cure psychanalytique, c’est au Moi que le clinicien a affaire. Avant de traverser la mer d’Œdipe, « tout mon être est endormi ! ». Le Moi et les organisations intramoïques sont sur le devant de la scène, le Surmoi lui murmure avec bienveillance « doucement », l’être activement tapi dans l’ombre ne répond de rien.
La visée de la technique psychanalytique est que l’être puisse occuper la position de sujet par la « construction de sa responsabilité de conduire aussi sa destinée. »[11] Accueillir en son sein la loi symbolique et que celle-ci puisse servir de boussole à l’être, c’est dans cette visée que la transmission de la technique psychanalytique au RPH-École de psychanalyse enseigne au clinicien que répondre à la demande ne produit pas d’effets de castration, et au-delà même, cela « affaiblit la naissance du transfert »[12]. Répondre à la demande, par la négative ou par l’affirmative, vient engorger l’Imaginaire, augmente la taille du Moi et amenuise ainsi les rares opportunités de l’être de se saisir de l’offre psychanalytique pour émerger de son sommeil.
[1] Fernando de Amorim. La loi, 2026, consulté le 2 janvier 2026, https://www.fernandodeamorim.com/la-loi/
[2] Sabrina Berdedouch. La loi du plaisir d’être en vie, 2026, consulté le 16 janvier 2026, https://sabrinaberdedouch.fr/laloiduplaisirdetre
[3] Fernando de Amorim. L’appendice phallique, 2023, consulté le 25 janvier 2026, https://www.fernandodeamorim.com/lappendice-phallique/
[4] Ibid.
[5] Devise politique datant du XIXe siècle.
[6] Ibid.
[7] Larousse. Entrée « voyelle », consulté le 28 janvier 2026, https://www.larousse.fr/encyclopedie/divers/voyelle/102255
[8] Fernando de Amorim. Les moyens du bord, 2022, consulté le 14 janvier 2026, https://www.fernandodeamorim.com/les-moyens-du-bord/
[9] Ibid.
[10] Sabrina Berdedouch. Op. cit.
[11] Fernando de Amorim. De la mesquinerie à la construction, 2024, consulté le 15 janvier 2026, https://www.fernandodeamorim.com/de-mesquinerie-a-construction/
[12] Propos du docteur Fernando de Amorim recueillis au cours d’une supervision qui s’est tenue le lundi 12 janvier 2026 à Paris.